DÉMOCRATIE SANS PEUPLE : DE LA PROMESSE POPULAIRE À LA CAPTURE INSTITUTIONNELLE
La démocratie africaine n’est pas fragile, elle n’est pas incompatible avec le développement, elle n’est pas la source de nos problèmes, elle est tout simplement capturée. Elle se déploie sans le peuple, contre le peuple, et parfois en son nom. En Afrique, la démocratie ne fonctionne pas, tout simplement parce que le peuple ne gouverne pas.
Les constitutions africaines reprennent souvent la définition de Abrahame Lincoln « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple » mais le décalage entre cette affirmation normative et l’expérience citoyenne est abyssal. En effet, si seul le peuple peut constituer le pouvoir, la pratique révèle des États où le chef régente et étouffe les autres institutions constitutionnelles. Il existe ainsi un paradoxe africain, la démocratie est proclamée, mais jamais exercée.
Voter ne suffit plus pour se sentir en démocratie.
La plupart des citoyens vivent tous les jours avec la conviction profonde de se trouver en démocratie. Cette idée, rarement remise en question, est devenue une évidence et même une source de satisfaction collective. Selon Afrobarometer, dans Perspectives africaines 2024 : La démocratie en péril le point de vue populaire, la majorité des citoyens africains continuent de préférer la démocratie à tout autre régime politique. En moyenne dans 39 pays africains, 66 % des citoyens déclarent préférer la démocratie à tout autre type de gouvernement.
La démocratie devient donc une évidence plus qu’une réalité, un label plus qu’un mode de gouvernance. L’élection, moment ritualisé, technicisé et vidé de toute substance citoyenne, tient lieu de preuve. Une fois les urnes rangées, la participation cesse, l’intérêt général se dissout, les institutions se taisent. Comme le rappelait ironiquement Joseph Staline, « ce qui compte, ce n’est pas qui vote, mais qui compte les votes ». Une formule cynique, mais révélatrice de la réalité contemporaine où la transparence électorale dépend souvent de ceux qui contrôlent les organes de supervision et les plus hautes juridictions. C’est justement pour cette raison que nous pensons que la « démocratie » est manipulée et détournée. Mieux, même ce rituel électoral, brandi comme symbole ultime de légitimité, ne respecte plus aucune des règles qui fondent une véritable compétition démocratique. Les présidents prolongent leurs mandats en modifiant la Constitution ou en réinterprétant les textes ; ils choisissent leurs adversaires comme on sélectionne des figurants ; les candidats sérieux sont exclus du processus, exilés, poursuivis ou emprisonnés avec la complicité active d’institutions censées être indépendantes. L’élection, au lieu d’être un instrument de souveraineté populaire, devient une mise en scène contrôlée du pouvoir qui organise lui-même les conditions de sa propre reconduction.
Polyarchie confisquée, l’élection érigée en instrument de domination
La démocratie africaine, est de plus en plus réduite à une façade électorale, une démocratie minimale, où l’élection ne sert qu’à fabriquer l’illusion du choix, sans réelle participation citoyenne. Pourtant, une démocratie n’existe que si deux principes fondamentaux sont réunis : la participation effective et la contestation réelle. Là où l’alternance est impossible, où les candidats sont éliminés avant même de se présenter, nous ne sommes plus dans une démocratie, mais dans une polyarchie confisquée. Robert Dahl parlait de polyarchie pour désigner un système où les procédures démocratiques existent formellement, mais où le pouvoir n’est pas réellement contestable. Et lorsque les candidats sont emprisonnés, exilés ou exclus par des conditions arbitraires, ce n’est plus une démocratie mais une démocratie captive. Cette démocratie braquée, conserve les apparences du pluralisme tout en contrôlant l’espace public, les médias et les corps. C’est une véritable capture du politique, par une élite qui confond pouvoir et patrimoine personnel. Une sorte d’excès de démocratie sans démocrates ou les régimes empruntent le vocabulaire de la liberté tout en neutralisant ceux qui tentent de la pratiquer.
Cet état de chose est bien visible dans nos Etats. En Côte d’Ivoire, Au Togo, en Ouganda, au Congo-Brazzaville, et ailleurs sur le continent Africain, l’ingénierie constitutionnelle a été utilisée pour permettre aux présidents sortants de briguer un mandat supplémentaire. Or, le droit constitutionnel moderne s’accorde sur le fait que les règles électorales doivent être stables, prévisibles et adoptées par consensus, conformément aux standards de la Commission de Venise. Modifier la Constitution pour des intérêts individuels constitue une violation du principe de non-réversibilité des acquis démocratiques. Les articles 10 et 23 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance condamne explicitement les modifications constitutionnelles ayant pour effet d’éviter l’alternance ou de prolonger les mandats. Ainsi, le contournement du nombre de mandats limite le pluralisme et transforme la Constitution en un instrument d’arbitraire présidentiel. Cette manipulation du cadre constitutionnel n’est qu’une facette d’un phénomène plus vaste ; la captation électorale, par laquelle le pouvoir en place verrouille le jeu politique et neutralise toute véritable expression du pluralisme.
Captation électorale et neutralisation du pluralisme
Le cas du Bénin depuis 2019 constitue un exemple emblématique d’une captation juridique du processus électoral par l’introduction du parrainage politique comme condition d’accès aux élections présidentielles. Ce mécanisme impose que tout candidat obtienne un nombre déterminé de « parrains » issus exclusivement des députés ou des maires, c’est-à-dire des élus dont le plus grand nombre est déjà sous contrôle de la majorité présidentielle. En pratique, le pouvoir exécutif contrôle donc la liste des candidats autorisés à participer aux élections, ce qui contrevient directement au principe de pluralisme politique, garanti à la fois par l’article 3 de la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance et par l’article 13 de la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples, qui consacre le droit de tout citoyen à participer librement à la direction des affaires publiques.
Les conséquences ont été immédiates et graves. En 2021, aucun des principaux candidats de l'opposition n’a pu réunir les parrainages nécessaires, le champ électoral a été verrouillé avant même le vote. L’élection présidentielle s’est tenue sans véritables concurrents, consacrant ce que la doctrine qualifie de « monopolisation du droit de concourir ». L’opposition a été juridiquement neutralisée, non pas par le peuple, mais par le filtre imposé par la loi. Aujourd’hui encore, à l’approche des élections de 2026, le dispositif produit le même effet d’exclusion mécanique, seuls les partis disposant d’élus, peuvent parrainer un candidat. Ainsi, l’exclusion de l’opposition n’est plus un accident politique, c’est un résultat juridique prévisible.
La Tanzanie constitue un autre exemple de captation structurelle de la vie politique par le contrôle juridique du processus électoral. L’élection présidentielle tanzanienne d’octobre 2025 illustre avec une netteté saisissante la transformation d’un processus électoral en un instrument de domination politique, par le biais d’une captation juridique du pluralisme. Loin d’un effondrement brutal de la démocratie, il s’agit d’un resserrement légalement orchestré des conditions de la compétition politique : interdictions administratives, filtres réglementaires, codes de conduite sélectifs et disqualifications ciblées ont permis au pouvoir exécutif de modeler le champ électoral à son avantage, tout en maintenant une façade institutionnelle et normative conforme aux standards démocratiques formels.
La situation tanzanienne, rapprochée du cas béninois et d’autre pays comme le Togo, le Rwanda, met en évidence un syndrome continental, l’élection n’est plus un espace d’alternance, mais un dispositif normatif de reconduction du pouvoir.
Reconquête citoyenne de la démocratie africaine
Repenser la démocratie africaine, c’est d’abord reconnaître qu’elle ne souffre pas d’un déficit de normes, mais d’un défaut de volonté politique et de contrôle citoyen. Les textes existent, les institutions sont créées, mais leur instrumentalisation révèle la nécessité d’un nouveau pacte démocratique, enraciné dans la souveraineté populaire réelle. Au-delà des réformes juridiques, la reconquête de la démocratie passe par un sursaut civique. La société civile, les médias libres, les universités, les artistes et les défenseurs des droits humains doivent constituer une avant-garde vigilante, capable de refuser la normalisation de la confiscation du pouvoir.
L’Afrique n’a pas besoin d’une nouvelle définition de la démocratie, mais d’une appropriation collective de son sens. Il ne s’agit plus de proclamer la démocratie, mais de la pratiquer. Tant que le peuple ne gouvernera pas, la démocratie demeurera un slogan, quand elle devrait être une expérience vécue, quotidienne et partagée.